L’Irlande : une crise sévère, mais un redressement spectaculaire et unique à ce jour dans l’UE ou la zone euro

Alain Malégarie, vice-président de la Maison de l'Europe à Lyon

Je ne reviendrai pas sur la présidence de l’Europe, actuellement exercée par l’Irlande, mais sur l’exemple que peut donner cet Etat face à une crise aigüe où nombre de pays européens du Sud ont du mal à sortir.

Irlande est un petit pays de 4,5 millions d’habitants. Sympa, aimé des Français qui la visitent beaucoup. Petit pays mais fier, performant, travailleur. Volontaire dans l’adversité. Indépendant vis-à-vis du Royaume-Uni depuis 1921. L’Irlande adhère à la CEE en 1973 (avec le Royaume-Uni et le Danemark). C’était le plus pauvre de la CEE, à l’époque, et même dans les années 1980. Puis, le pays s’est modernisé, redressé de façon spectaculaire : de 1995 à 2000, croissance annuelle de … 9,7% en moyenne ! Soit mieux que nous durant les « 30 Glorieuses ». De 2001 à 2007 : croissance annuelle de 5,5% en moyenne, encore. Cette très forte croissance économique sur 11 ans était due, à un faible impôt sur les bénéfices, et des faibles taux d’intérêts pratiqué par la BCE. Cela a généré une forte expansion du crédit…, entraînant une forte consommation. C’est le succès de l’Irlande qui lui valut le surnom élogieux de « Tigre celtique ». L’Irlande était même arrivée dans le top 5 de l’UE en 2005 ! Avec un PIB / hbt de 35.000 € (29% au-dessus de la moyenne de l’UE). Et puis, mi-2007, entrée en récession. La descente aux enfers, très rapide.

* l’origine de la crise

La crise irlandaise est une crise financière au départ qui a explosé en 2008, et jusqu’en 2011. Elle a émergé avec la crise financière des Etats-Unis en 2007. Ce fut d’ailleurs le premier pays de la zone euro à rentrer en récession.

La crise financière et des subprimes a touché de plein fouet l’Irlande, en premier, compte tenu de son poids financier et de la bulle immobilière qui a explosé dès 2007. Les banques irlandaises se sont trouvées très exposées devant l’effondrement du marché immobilier (surendettement des ménages). Et les débuts de la crise financière américaine, puis mondiale (2007-2010) a « achevé » plusieurs de ces banques à partir de septembre 2008. L’Irlande a trop risqué en interne, mais a surtout été victime de la bulle immobilière et spéculative (crédit excessif et critères de prêts laxistes). La dette irlandaise, au départ, est plutôt d’ordre privé (160 milliards d’€, soit l’équivalent du PIB) : beaucoup de ménages se sont trouvés surendettés, voir ruinés par cette bulle immobilière. Un peu comme les Espagnols quelques années après, même si la comparaison avec l’Espagne s’arrête là, du point de vue du rétablissement de la situation.

Même cause, mêmes effets : après l’explosion de la bulle immobilière, l’immobilier résidentiel et d’entreprise s’est effondré, et la spirale de la baisse énorme des ventes a entrainé l’effondrement de la valeur des biens. Les prix de l’immobilier ont été divisés par deux ! Or, les crédits à rembourser, eux, demeurent. Résultat : 400.000 Irlandais (sur une population de 4,5 millions) ont encore à ce jour un emprunt supérieur à la valeur de leur propriété. Résultat : un grand promoteur immobilier, comme Liann Caroll a été gravement impacté, tout comme la banque ACC.

De la mi 2007 à fin 2010, le PIB a chuté de 15% ( !). Le taux de chômage (5% en 2007) est passé à 8,75% en 2009, puis 11,4% en 2011, pour grimper jusqu’à 14,6% fin 2011 ! La consommation intérieure a chuté, du fait du chômage, de la baisse des salaires, et aussi parce que les Irlandais sont plombés par leurs dettes privées, conséquence de la bulle immobilière.

Les premières victimes ont été les premières responsables de la crise financière : les banques. Elles étaient toutes en quasi-faillite, ayant trop prêté, et de façon laxiste, pendant plus de 10 ans. La faillite de Lehman Brothers en 2008, et la panique des marchés les a achevées, et le gouvernement irlandais a du se porter garant de leurs pertes, en les recapitalisant, sans aide extérieure. Avec le MES et l’union bancaire, les Etats n’auront plus à mettre la main à la poche, seuls. Cette aide publique (90 milliards d’euros) a atteint plus de la moitié du PIB (égal à 160 milliards d’€) ! A la dette privée, s’est donc ajoutée une énorme dette publique, égale, en tout, à 100% du PIB ! Les marchés mondiaux ont alors pris peur face aux risques de liquidité voire de solvabilité de l’Irlande. Je rappelle ici la grande différence entre liquidité et solvabilité, pour les Etats, comme pour les particuliers. Un problème de liquidité, ce n’est pas trop grave, car c’est passager, c’est un problème de trésorerie. Car, si vous êtes crédible, n’importe quel banquier ou bailleur de fonds vous prêtera à un taux raisonnable. Le problème se pose lorsqu’on passe d’un problème de liquidité à un problème de solvabilité , c'est-à-dire lorsque l’Etat n’inspire plus confiance aux prêteurs du monde entier sur sa capacité réelle à rembourser le prêt qu’ils ont consentis ou qu’ils s’apprêtent à lui consentir. Soit, ils lui prêtent à des taux prohibitifs. Soit, encore pire, ils ne lui prêtent pas, et l’Etat se trouve en situation de banqueroute. Dans le cas de l’Irlande, on a continué à lui prêter, mais les taux d’intérêts des emprunts ont grimpé jusqu’à … 14% en 2010 ! A la Grèce, un an plus tard, on prêtait à 27% !. Dès lors, le gouvernement irlandais a dû se résoudre, le 21 novembre 2010, à faire une demande d’aide d’urgence auprès de l’UE et du FMI, à hauteur de 67 milliards d’€, auxquelles s’ajoutent un effort supplémentaire de l’Etat, sans précédent, de 17 milliards d’€ (trouvés sur les économies depuis 2008 et les hausses d’impôts). La cigale irlandaise était devenue un peu fourmi.

* le redressement spectaculaire de la situation économique et financière

A choc majeur, politique… de choc ! L’Irlande, à la différence des pays du Sud, sait faire cela, et ce qui nous fascine, nous autres sudistes, c’est que le peuple « encaisse » le choc de politiques de rigueur sévères. Là-bas, il n’y a pas de poubelles brûlées dans des manifs monstres. Le peuple est stoïque.

8 plans de rigueur, tous votés par le Parlement irlandais, depuis 2008 !

30 milliards d’euros d’économie sur la dépense publique de 2008 à 2015, soit 20% du PIB. A titre de comparaison, si en France, on réduisait les dépenses de 20% du PIB, cela ferait 400 milliards d’économies !!

Le cocktail est impressionnant, pour nous Français… TVA augmentée, nouveaux impôts créés, aides sociales réduites, salaires privés et publics baissés de 10 à 15% selon les secteurs. Il y eut quand même quelques manifestations, bien sûr, et les élections de février 2011 ont mis fin à 90 ans de règne du parti du centre gauche (le Fianna Fail), pour donner l’alternance à un parti de centre droit (le Fine Gael) en coalition avec les travaillistes qui a … continué le travail de purge fait par ses prédécesseurs et reconduit le plan de restructuration imposé par l’UE et le FMI. Il faut dire d’ailleurs que ces deux partis centristes sont très proches, et se partagent largement plus que la moitié des suffrages. Voilà de quoi rassurer les bailleurs de fonds et les investisseurs étrangers, pour la stabilité politique.

Consensus politique et citoyen, dynamisme de l’économie irlandaise, attractivité à l’égard d’investisseurs étrangers, ce cocktail a permis à l’Irlande de se redresser, et d’être présenté à Bruxelles comme le seul pays à ce jour capable d’être sorti d’affaires après 6 ans de crise.

Il est vrai qu’il y a des chiffres incontestables. L’année 2011 a vu le retour de la croissance irlandaise avec une hausse du PIB de 1,4%. Peu de pays UE ou zone euro ont réalisé une telle performance. 2012 a confirmé, avec 1% de croissance, quand la majorité de l’Europe plongeait. 2013 est beaucoup plus difficile, pour tout le monde, et l’Irlande est quand même prévue à 0,5% de croissance, avec des exportations en hausse, mais une économie intérieure atone. Et le premier trimestre est pour l’instant conforme à ces prévisions…

La balance commerciale représente 20% du PIB. Grâce à une fiscalité attractive, l’Irlande a su attirer des multinationales renommées : Microsoft ; Facebook ; Twitter ; Google ; Linkedln. Même si la contagion des pays du Sud de la zone euro affecte, évidemment, des exportations irlandaises. Car toutes les économies sont désormais interdépendantes, ce qui devrait faire converger davantage les politiques entre Etats si leurs dirigeants étaient responsables…

L’énorme déficit budgétaire, qui culmina en 2010 à 32% du PIB, était retombé en 2012 à 8%, et sera autour de 7% en 2013 (4% en France). Les taux obligataires sont passés de 14% à … 4,5% aujourd’hui. Là encore, c’est remarquable, et montre bien que la confiance des marchés est revenue.

Après des milliards d’euros de recapitalisation des banques par l’Etat, elles sont désormais stabilisées. Plus aucune recapitalisation n’a été nécessaire depuis mars 2011. Même s’il reste encore des centaines de milliers de personnes incapables de rembourser leurs emprunts immobiliers, les banques ont donc encore à opérer des « prises de pertes ».. à moins que l’Etat le fasse…

Les politiques d’austérité vont durer au moins jusqu’à 2015, et le taux de chômage est encore à 14%, mais il n’augmentera plus. La dette irlandaise va atteindre un pic de 119% cette année, car l’Etat finance aussi ce « choc de compétitivité » qu’il a engagé depuis 2011. C'est-à-dire qu’il combine politique de réduction des dépenses publiques avec des politiques de compétitivité, telles que le soutien aux exportations (ce que ne fait pas la France). Résultat : les exportations représentent 80% de la production intérieure. L’an dernier, l’Irlande a exporté pour 93 milliards d’euro (c’est énorme !) et n’a importé que pour 48 milliards d’euros. Résultat : un excédent commercial de 45 milliards d’euros !

Au-delà des gains à l’export, l’Irlande, par ces exportations, crée des réseaux à l’international et se fait connaître, générant des afflux d’investissements étrangers dans le numérique et les nanotechnologies, par exemple.

En revanche, les gens n’ont pas retrouvé la confiance, consomment peu et épargnent trop. Mais les bons résultats globaux du redressement devraient redonner confiance à un peuple discipliné, consensuel, et qui conserve malgré tout un niveau de vie envié des autres Européens. (4ème de l’OCDE !)

L’Irlande a d’autres atouts qui la singularise au sein de l’UE et de la zone euro

* un modèle non transposable

L’Irlande a adopté, dès 2008, une politique de réduction drastique de ses déficits publics, à l’instar des pays du « Nord ». Elle a réduit les dépenses pour les 2/3 de sa politique, et augmenté les impôts et taxes pour le tiers restant de cette politique. C’est un choix classique d’orthodoxie économique, payant, mais l’Irlande a profité d’autres atouts majeurs.

Elle a construit, en solitaire, son « choc de compétitivité », avec un faible impôt sur les sociétés (12,5%), quand l’UE est entre 20 et 25%. Elle a attiré les entreprises par un immobilier de bureau très peu cher, les salariés ont accepté les baisses de salaires ; elle a nationalisé plus ou moins un secteur bancaire trop laxiste, dont la Bank of Ireland, la 1ère banque du pays.

Mais surtout elle a fait un effort considérable sur l’exportation. Grâce à une main d’œuvre de qualité, et sa grande industrie de pointe. Ce qui n’est pas donné à tout le monde. Même en crise, elle a su se relancer par les exportations, comme elle le fait depuis les années 1980. D’où son surnom de « Tigre celtique ».

Mais elle a d’autre spécificités, qui assurent sa compétitivité :

- la flexibilité des prix qui revient à faire une dévaluation interne, c'est-à-dire une baisse à la fois des salaires et des prix.

- grâce aux exportations, elle développe l’investissement et les capacités de production en Irlande, assurant ses arrières

Autant de choses très différentes à mettre en œuvre en Grèce, au Portugal, en Espagne, ou même en France.

- elle maintient une fiscalité attrayante pour les entreprises étrangères. L’Irlande fait encore trop cavalier seul au sein de la zone euro, profitant de l’absence de gouvernement européen. Elle a exigé que le Traité de Lisbonne reconnaisse sa spécificité fiscale (ainsi que sa législation contre l’avortement et l’indépendance de sa défense militaire !). L’UE a encore fermé les yeux lorsque l’Irlande est devenue une place financière spécialisée dans les « hedge funds ». Fermez le ban !

Il a un dernier atout pour ce pays, c’est son peuple. Au-delà du large consensus politique, le peuple est stoïque, courageux et lucide. Malgré les politiques de purge, le gouvernement élu en 2011 reste populaire. Mieux (ou pire !) : l’austérité est souvent considérée en Irlande comme une … punition méritée !...

Comme l’explique Elaine BYRNE, sociologue : « les Irlandais ont le sentiment d’être partiellement responsables de la crise. Bien sûr, un alcoolique peut reprocher au barman de lui avoir trop servi à boire, mais, à la fin, c’est quand même lui qui boit trop. Nous, c’était pareil, avec les emprunts immobiliers ».

Effectivement, les Irlandais sont différents des peuples du Sud de l’UE !

Et ça paye ! Selon un rapport du Sénat français en 2010, la banque mondiale classe l’Irlande parmi les 10 meilleurs pays au monde pour la facilité à exercer des activités commerciales. Il se classe au 2ème rang européen en ce qui concerne la productivité et la flexibilité. Enfin, le programme des Nations Unies pour le développement classe l’Irlande parmi les cinq pays qui bénéficient de la meilleure qualité de vie. Elle est la plus diplômée de l’UE avec le Luxembourg et Chypre ! 51% de sa population, comprise entre 30 et 34 ans, est titulaire d’un diplôme de l’enseignement supérieur. A titre de comparaison, pour la France, c’est 43,6%.

Finalement, c’est tout cet acquis, ce potentiel, et ce réalisme qui permet à l’Irlande de se réformer, et d’accepter des politiques sévères de redressement. Car son niveau de vie a amorti ce choc, finalement. Elle ne peut aucunement se comparer aux autres Etats (du Sud) en difficulté, incapables d’aller aussi loin dans les réformes. Finalement, malgré sa position géographique, l’Irlande me fait davantage penser à une Allemagne en miniature.

Ce que l’on pouvait lui reprocher, comme à d’autres pays européens d’ailleurs, c’est son comportement solitaire, et non solidaire, son absence d’alignement fiscal, ou de convergence, au moins.

Pourtant, elle a beaucoup reçu de l’Europe… Depuis 1973. Même si elle a très bien su exploiter les fonds structurels reçus. Et elle n’est pas contributeur net au budget. Son attitude face au Traité de Lisbonne est contestable (chantage à son adoption). L’UE a dû céder…

Cela m’inspire la célèbre formule d’Antoine Bernheim : « la reconnaissance est une maladie de chien, non transmissible à l’homme ».

Publiée le 06 mai 2013 par LARGERON Dominique.
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