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L’euro fort ? Pas tant que cela

Alain Malégarie, vice-président de la Maison de l'Europe à Lyon

Un des marronniers favoris de la presse, de nombre de ministres, anciens, actuels, (ou futurs ?) et d’une bonne partie de la classe politique en général, est la question de l’euro fort. On en parle aussi comme si l’on pouvait, d’un coup de baguette magique, faire baisser l’euro ou le faire monter. Et cela fait quatorze ans (1999) que l’on répète inlassablement la même contre-vérité, faisant de l’euro (et de l’Europe) le bouc émissaire à tous nos maux.

L’euro fort, qui vaut, actuellement, un peu moins de 1 dollar 30, est accusé d’empêcher les entreprises françaises d’exporter. Or, 60 % des exportations françaises se font à l’intérieur de la zone euro (qui comprend 17 pays, soit 330 millions d’habitants), c'est-à-dire dans la même monnaie. Le taux de change n’a donc, là, aucune incidence. Et d’ailleurs, même dans la zone euro, la balance commerciale de la France est déficitaire avec la plupart de ses partenaires ! Au total, la France a un déficit de sa balance commerciale de plus de 70 milliards d’euros par an, et ce depuis 7 ans. Et au moins la moitié de ce déficit est imputable à ses échanges avec l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, l’Italie, les Pays-Bas, etc… Tous en monnaie euro.

Dans le même temps, l’Allemagne, qui partage la même monnaie que nous, ne consacre que 40% de ses exportations à la zone euro. Ce qui signifie qu’elle fait la majeure partie de son commerce (60%) avec des pays qui ne payent pas en euro. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir un excédent commercial de, tenez-vous bien, 170 milliards d’euros par an, et ce depuis plusieurs années. Cherchez l’erreur ! !! Qu’est-ce que cela serait, si le taux de change de l’euro était plus faible !

Cela prouve bien que le taux de change d’une monnaie n’est pas, loin de là, la seule variable d’ajustement de nos capacités à exporter. On peut avoir n’importe quelle monnaie, si on n’a pas assez d’entreprises de taille moyenne pour exporter, si on n’a pas assez investi dans la recherche et l’innovation pour fabriquer des produits innovants et de qualité, si on manque de « culture » exportatrice, on ne peut plus lutter face aux pays émergents et émergés.

Prenons par exemple, le secteur automobile : le groupe Renault-Nissan-Dacia n’a vendu que 40.000 voitures en Chine en 2012. Le groupe Volkswagen-Audi en a vendu, lui, 800.000. Le même groupe Volkswagen a réussi à se hisser à la 3ème place mondiale, derrière Toyota et General Motors. Renault n’étant même pas dans les 10 premiers groupes mondiaux. Là aussi cherchez l’erreur, puisque les deux pays ont le même euro.

Autre exemple, s’il en était encore besoin, le cas d’Airbus, l’avion européen, qui est le leader mondial incontesté, alors même qu’il vend ses avions en dollar, malgré un euro fort. Airbus est passé devant Boeing avec 52% du marché mondial, et ce depuis la naissance de l’euro.

Alors c’est trop facile d’accuser l’euro quand on s’est « endormi », désindustrialisé massivement, qu’on a renoncé aux investissements, ce qui a diminué, faute de progrès techniques, nos gains de productivité. Nous manquons vraiment de lucidité et de courage pour corriger nos propres turpitudes… Et cessons de voir le monde comme nous voudrions qu’il soit !!

Ce qui compte, c’est bien d’avoir des produits performants, innovants, fiables, parfois luxueux, pour s’imposer sur le marché mondial. Quelque soit le cours de l’euro, Volkswagen, Audi, BMW, Mercedes ou encore Ferrari se vendent très bien, partout dans le monde, tandis que nos voitures françaises sont concurrencées …. partout dans le monde, parce qu’elles ressemblent trop aux autres, tout simplement. Il faut se rendre à l’évidence : une part croissante de Chinois, Indiens, Russes, Brésiliens, au niveau de vie élevé, préfèrent les voitures haut de gamme des Allemands, et ne veulent pas des voitures bas de gamme des Français. L’Allemagne exporte de la technologie, du savoir-faire, une renommée, et a 500.000 PME solides qui exportent, lorsque la France n’a que 117.000 PME et quelques grands groupes qui exportent, et encore sur quelques niches (nucléaire, TGV, métro, etc..). Résultat, l’industrie allemande représente encore 31% de son PIB, quand l’industrie française est tombée à 18% de son PIB (30% en 1982…).

Par ailleurs, si l’euro est fort, c’est aussi parce que le dollar est faible. Ce qui n’empêche pas les Etats-Unis d’avoir, eux aussi, une balance commerciale déficitaire, et d’être de plus en plus dépendant de la Chine. Ce qui prouve bien, encore une fois, que les Etats-Unis ont, comme nous, un problème de compétitivité et de performance économique, dans un monde globalisé où chacun se met à produire de tout, et de plus en plus de qualité, surtout.

Et puis, ne nous plaignons pas : l’euro fort diminue nos coûts d’importation, notamment de toutes nos matières premières, et pas seulement le gaz et le pétrole. En ces temps de déclin, où nous importons beaucoup plus que nous n’exportons, ce qui crée précisément le déficit de notre balance commerciale, imaginez ce que nous dépenserions par habitant, si en plus, notre monnaie était faible. Nous aurions le litre d’essence à au moins 2 €. Et puis l’euro « fort » diminue aussi le coût de remboursement de notre dette publique (1.850 milliards d’euros) détenue aux 2/3 par les marchés étrangers. Imaginez son coût (et les taux d’intérêts) si nous devions la rembourser avec une monnaie faible.

Enfin, un euro solide et stable, est une reconnaissance par les marchés du monde entier, que cette monnaie est saine, et que l’Europe est toujours, malgré la crise de plusieurs de ses membres, la 1ère puissance économique et commerciale du monde.

Malgré l’écart de performance, au sein de la zone euro, entre les Etats du Nord et du Sud, malgré les dettes énormes et l’absence de réformes structurelles sérieuses dans les Etats du « Sud », de la Grèce à la France, en passant par l’Irlande, le Portugal, l’Espagne, l’Italie et Chypre, l’euro ne vacille pas, et reste archi-demandé par le monde entier, qui tourne à plein régime, et dont plusieurs Etats (Chine, Inde, Russie, Brésil, Afrique du Sud) souhaitent s’affranchir de la première monnaie mondiale, le « roi-dollar », en diversifiant leurs réserves de change et même leurs facturations internationales.

C’est pour cela que l’euro, qui n’a que quatorze ans, est devenue la deuxième monnaie du monde, que 27% des réserves mondiales de change sont en euro, et que 20% des transactions commerciales sont facturées en euro. Pas mal, pour une monnaie jeune !

Les investisseurs du monde entier, les marchés économiques et financiers ont confiance dans la monnaie européenne, malgré nos jérémiades perpétuelles sur cette monnaie qui reste encore à ce jour la réussite fédérale de l’UE. Ils sont plus lucides et pragmatiques que les « responsables » européens qui se tirent une balle dans le pied en niant les véritables raisons de nos difficultés et en fuyant leur responsabilité face aux réformes… Les chiffres (d’Eurostat, de l’OCDE, etc) sont sans appel. Eurostat a publié en février 2013 (c’est une performance !) les chiffres de l’année 2012 : le commerce international de biens de la zone euro se solde par un excédent de 81,8 milliards d’euros en 2012, contre un déficit de 104,6 milliards euros pour l’UE à 27. Alors, encore une fois, cherchez l’erreur !!

Où est le « problème » de l’euro ?

Ainsi, en 2012, les exportations européennes ont augmenté :

- avec les Etats-Unis : + 80,2 milliards d’euros (alors que le dollar a beaucoup baissé !!)

- avec la Turquie : + 25,3 milliards d’euros

- avec la Suisse : + 25,8 milliards d’euros.

Et si l’on prend les taux d’augmentation des exportations de l’UE vers le reste du monde, l’avantage de l’Europe (et de l’euro) est tout aussi spectaculaire :

- avec la Corée du Sud : + 17%

- avec la Russie et le Japon : + 15%

- vers les Etats-Unis : + 13%

- vers le Brésil : + 11%

 Je ne voudrais pas être cruel, mais je terminerai par une brève comparaison des performances entre quelques pays importants de la zone euro :

- Allemagne : excédent commercial de + 174,6 milliards d’euros

- Pays-Bas : excédent commercial de + 46 milliards d’euros

- Irlande : excédent commercial de + 39,9 milliards d’euros

- France : déficit commercial de 75,2 milliards d’euros

- Espagne : déficit commercial de 30 milliards d’euros

- Grèce : déficit commercial de 19 milliards d’euros (en diminution, toutefois…)

Pour mémoire (et repères), hors zone euro, je citerai un pays important, le Royaume-Uni (déficit commercial de 152,9 milliards d’euros) et un des pays de l’ancienne Europe de l’Est, la République tchèque (excédent commercial de 12,1 milliards d’euros).

 Voici donc, avec la preuve par les chiffres, la démonstration que l’euro n’est pas le grand responsable de la baisse des exportations de certains pays, quand d’autres ont de telles performances à l’export.

J’aurais bien sûr, je le crains, d’autres occasions de revenir sur cette question, car la monnaie unique est un sujet permanent de controverse, tout particulièrement en France, et cela m’agace – autant que cela me navre -, car on s’enfonce dans le déni de réalité. Or les faits, comme les chiffres, sont têtus !

Le drame est que cette polémique aussi fausse qu’inutile dépasse largement le cercle des politiques – ou économistes – situés aux extrêmes de l’échiquier politique.

L’euro est une réussite, et est irréversible, ne leur en déplaise. Mais il est temps de donner à cette monnaie un Etat fédéral, avec une vraie gouvernance communautaire, solidaire et efficace.

Là est le vrai enjeu !

Publiée le 28 mars 2013 par LARGERON Dominique.
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