Le stress est devenu un élément à part entière de la vie des entreprises, un compagnon de travail même pour beaucoup de travailleurs ; mais mal maîtrisé, voire ignoré, le stress et l'anxiété peuvent véritablement vous gâcher la vie et ruiner votre santé. Il n'est alors pas inutile de faire le point sur ce « nouveau » mal qui bouleverse l'organisation des entreprises. On peut même aller plus loin en disant qu'il devient également important de démystifier ce phénomène, car comme le dit Eric Albert[1], directeur de l'Institut français de l'anxiété et du stress, un centre de soins et d'audit de stress en France, « dans ce jeu de faux-semblants, le stress reste tabou mais omniprésent ».
Le stress au travail constitue, en effet, un problème dont l'importance est croissante et qui touche tous les secteurs et toutes les catégories professionnelles. Mais, même si nous en connaissons quelques manifestations – insomnies, irritabilité, ou encore perte de confiance en soi – savons nous réellement ce qu'est le stress et avons-nous vraiment conscience de l'ampleur que prend ce phénomène ?
Qu'est-ce que le stress ?
Tension, pression, angoisse permanente…sont autant de synonymes du stress, mais la première définition est biologique ou physiologique ! En effet, le terme a été inventé en 1956 par un physiologiste canadien, le Pr. Hans Selye, qui le définit comme un « Syndrome Général d'Adaptation », ou plus précisément comme une réponse de l'organisme à une agression qu'elle soit physique ou psychologique. Autrement dit, dès que nous sommes face à une situation que notre organisme n'a pas encore programmée, ce dernier réagit par un stress. Notre organisme cherche donc tout simplement à s'adapter pour garder l'équilibre[2]. A partir de là, on voit bien que le terme ne présente pas de connotation négative, le stress pouvant aussi être positif. Dans tous les cas, il fait partie de la vie. Qu'ils soient évitables ou non, les facteurs de stress (les stresseurs) sont multiples et chacun y répond de manières différentes.
Dans la même optique, Patrick Légeron (Docteur en médecine et Directeur Général de Stimulus, cabinet de conseil en changement comportemental sur le stress en milieu professionnel) évoque[3] que « tout le monde parle du stress comme d'une maladie, mais c'est loin d'en être une. Grâce à 70 ans de recherche, on sait aujourd'hui qu'il s'agit d'une formidable réaction de l'organisme pour s'adapter à l'environnement ». Mais cette formidable réaction peut rapidement devenir un enfer si le stress ou plutôt les stresseurs sont présents de manière prolongée et que l'individu a le sentiment d'être débordé, dépassé par la situation.
Une des principales caractéristiques du stress est son ambivalence. Vécu positivement, le stress peut constituer un stimulus. Certaines personnes sont par exemple beaucoup plus productives lorsqu'elles se trouvent dans des situations d'urgence. Cela les rend plus performantes et efficaces. Mais en réalité, que se passe-t-il ?
La présence des stresseurs va conduire à la sécrétion d'adrénaline et de noradrénaline qui va agir comme un véritable combustible. On se sent alors plus fort, plus rapide, plus alerte (il va en résulter par exemple une augmentation du rythme cardiaque, une augmentation de la force musculaire). Mais ce phénomène de production d'une « source d'énergie » ne va se produire que sur une courte durée et si cet état d'urgence perdure, l'organisme finit par se fatiguer, par s'essouffler…et à partir de là, le stress peut s'installer (entraînant un épuisement des capacités d'adaptation) puis devenir chronique. Le cercle vicieux se met alors en place et diverses manifestations (insomnie passagère, boulimie ou perte d'appétit, diarrhée ou constipation, puis fatigue de plus en plus importante, perte de confiance en soi, impression de submergement) peuvent survenir, allant jusqu'à la pathologie.
Ainsi, maintenu dans ses limites positives, le stress peut favoriser l'efficacité et le bien-être. Mais si cette phase se prolonge encore, les réserves vont avoir du mal à se recharger, et les premières complications vont arriver.
Un management par le stress peut donc donner des résultats très rapides et très satisfaisants, mais ce type de gestion est court-termiste et in fine cette stratégie de la « pression » conduit à une dégradation de l'efficacité de l'équipe. De la même manière, sur le marché moderne du travail, où tout change très vite pour que l'entreprise puisse faire face à une concurrence internationale acharnée, il est difficile d'éviter complètement le stress. Là encore, ce stress de courte durée lié au travail (par exemple pour respecter les délais) ne pose pas de problème dans la mesure où, comme nous l'avons vu, il peut encourager les gens à faire de leur mieux. Le risque le plus important pour la sécurité et la santé, ce sont les longues périodes de stress ou le stress chronique qui peuvent se solder par un surmenage caractéristique, à la fois physique et mental. Les chercheurs évoquent, là encore, un risque accru de nombreux problèmes de santé comme les troubles du sommeil, la dépression et les maladies cardiovasculaires, voire des accidents mortels…
Mais, jusqu'à quel point les entreprises et les travailleurs sont-ils touchés par ce phénomène de stress lié au travail ?
Ampleur du phénomène « Stress au travail »
Selon un rapport de l'Organisation internationale du travail, le stress coûterait à l'industrie américaine quelques 200 milliards de dollars chaque année en pertes de productivité, maladies, décès prématurés et mouvements de personnel[4].
Il est évident qu'avec des collaborateurs qui se sentent mieux dans leur peau, qui savent gérer leur stress, maîtriser les situations de crise ou non, communiquer avec leurs collègues et prendre des décisions en ayant une vision claire des choses, le rendement pour l'entreprise est considérable. Il ne s'agit pas seulement ici de considérer qu'il y a moins d'absentéisme dans ce cas, mais également de prendre en compte l'effet engendré par la motivation, l'esprit d'équipe (qui n'induit par ailleurs pas de pertes en terme de productivité).
En Europe, l'importance de ce phénomène a également été observée. En témoigne, par exemple, l'adoption de l'agenda social par le Conseil européen de Nice qui a classé le stress au travail parmi les nouveaux problèmes liés à l'environnement du travail qu'il convient de combattre. De la même manière, on peut également noter que l'Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail a identifié le stress, à l'heure actuelle, comme l'un des principaux facteurs de risque pour la santé et la sécurité des travailleurs ; au point que chez ces derniers, le stress lié au travail est en passe de devenir une affection aussi ordinaire que le mal de dos. Selon les estimations de l'Union européenne, plus de 41 millions d'Européens sont affectés par le stress lié au travail, ce qui se traduit chaque année par des millions de journées de congés de maladie et des pertes de revenus[5].
Il est important de remarquer que tous les secteurs et toutes les catégories professionnelles sont concernés et touchés par le stress lié au travail. Chacun de nous DOIT être considéré comme un sujet à risque. Ouvriers, employés, mais aussi cadres et managers – ces derniers devant en plus gérer le stress des autres – sont des victimes potentielles du stress qui n'épargne personne. Certains secteurs et certaines professions sont bien sûr davantage exposés au risque que d'autres, mais il n'en demeure pas moins que le stress est devenu universel et que nous en sommes tous victimes.
Devenu ainsi un phénomène de plus en plus courant, il devient très important de ne pas le négliger. D'ailleurs, le projet 2004 d'accord-cadre européen sur le stress au travail – qui présente une avancée certaine par rapport à la directive-cadre sur la santé et la sécurité de 1989 (CE89/391) – atteste ainsi de l'ampleur du phénomène, notamment par l'obligation d'adapter le cadre professionnel et de la reconnaissance du stress comme une préoccupation européenne communes des employeurs, des travailleurs et de leurs représentants[6].
En effet, les divers changements auxquels sont appelées à faire face les entreprises obligent à davantage de flexibilité et d'adaptabilité. Ces changements, s'expliquant notamment par une concurrence accrue, le rythme des innovations tant en termes d'avancées technologiques que d'améliorations dans l'organisation du travail, ou encore des exigences environnementales auxquelles sont confrontées les entreprises, peuvent notamment avoir pour conséquences qu'un certain (grand ?) nombre de travailleurs se sentent dépassés voire menacés. Les connaissances deviennent en effet très vite obsolètes et il est de plus en plus nécessaire pour les travailleurs de mettre leurs compétences à jour. Ces situations qui apparaissent comme des stresseurs expliquent notamment le développement de nombreux cabinets spécialisés dans la gestion du stress, comme le cabinet Stimulus ou encore le centre Re Sources…
En outre, l'ampleur et la gravité du phénomène « stress au travail » est tel que des propositions ont été faites, notamment par l'Agence pour la sécurité et la santé au travail, afin d'ajouter le stress au travail à la liste des causes possibles des accidents du travail, des maladies professionnelles et des maladies liées au travail.
Renault a d'ailleurs déjà pris les devants face à ce problème de stress au travail en mettant en place, dès 1993, un groupe de réflexion sur le stress et en créant des formations spécifiques pour les médecins et les infirmières qui sont employés par le groupe[7]. Ces actions ont été complétées en 1998 par des tests de dépistage du stress (prenant la forme de questions) qui sont proposés lors de la visite médicale annuelle, puis par différentes actions de sensibilisation menées auprès des comités de direction.
Dans le cas de Renault, les tests montrent que 24% de la population interrogée présentent des signes, aggravés ou non, liés au stress (anxiété pathologique, stress avec risque pour la santé, voire signes de dépression), cela est moindre que la situation observée sur la population générale, mais en plus, est une tendance orientée à la baisse, en raison notamment du dépistage que permettent les tests.
Autre cas pionnier, le Danemark, qui, depuis 1975, a étendu sa législation en matière de sécurité et de santé au travail, à la santé mentale dans l'environnement du travail et au stress lié au travail. Ainsi, depuis déjà presque 30 ans, le Danemark concentre son attention sur ce phénomène.
Au vu de ces actions qui ont déjà émergé ou qui commencent à se développer et des conséquences que le stress lié au travail peut avoir sur les travailleurs et sur la santé même de l'entreprise, chacun devrait prendre au sérieux cette réalité qui n'est pas si nouvelle et qui s'immisce dans l'organisation des entreprises, en en affectant la performance. Nous verrons le mois prochain comment ce stress se manifeste et la manière dont on peut le gérer. Car on ne l'élimine pas, on le gère ! D'où l'importance de sa correcte prise en compte par tous (travailleurs et managers).